Samedi 17 octobre. De grandes manifestations sont prévues partout dans le pays. Je suis chez moi et je me demande ce que je dois faire. Mon appareil photo est prêt, et l’idée de documenter la manifestation me tente, mais les réticences sont nombreuses…
Depuis plusieurs semaines, je suivais de loin les différents mouvements lycéens des quartiers populaires. L’ampleur du mouvement, et la jonction avec d’autres lycées et universités, ont captivé mon intérêt. Lors de mes voyages en Serbie et en Albanie, j’avais été impressionné par plusieurs mouvements de contestation menés par les jeunes. Cette fois-ci, le mouvement est sur notre sol, et part d’un constat et de demandes claires pour améliorer les conditions d’études des lycéens et étudiants. Il reçoit le soutien de partis politiques, de syndicats et même de personnalités comme la militante écologiste suédoise Greta Thunberg.
Je voulais vraiment aller à une de ces manifestations, déjà par solidarité, mais aussi pour pouvoir documenter et voir de mes propres yeux ce mouvement. Jusqu’alors, la plupart des rassemblements s’étaient déroulés en semaine, mais un rendez-vous pour le 17 octobre avait été fixé par les grandes organisations syndicales. L’objectif est de joindre les revendications lycéennes à d’autres combats sur l’opposition aux politiques d’Emmanuel Macron, la lutte contre le néolibéralisme et la montée de l’extrême droite.
Il y a aussi, dans ces mobilisations, une dénonciation des violences policières qu’ont subies les lycéens et étudiants du mouvement. Selon de nombreux reportages, ceux-ci ont été victimes de violences de la part des CRS : gaz lacrymogènes, tirs de LBD, coups de matraque, ayant entraîné des blessures parfois très graves, jusqu’à des mains arrachées ou des pertes d’yeux. Cela me rappelait les souvenirs perturbants du mouvement des gilets jaunes. Un soir de 2019, alors qu’une importante mobilisation se déroulait à Paris, je m’étais retrouvé pris dans une nasse boulevard Voltaire. Bloqué avec d’autres manifestants à l’extrémité de l’avenue, j’avais vu les gaz lacrymogènes s’abattre sur la foule. Tout le monde cherchait à fuir pour se mettre à l’abri, mais les issues étaient verrouillées par les forces de l’ordre. Nous avions la sensation d’être pris au piège. Depuis cet épisode, l’idée de retourner dans une manifestation où un tel scénario pourrait se reproduire continuait à me rendre fébrile.
Malgré cela, je finis par me décider à y aller. En chemin, je consulte les réseaux sociaux et j’aperçois que ma cousine est déjà présente dans la manifestation et je décide de la contacter pour la retrouver. À la sortie du métro, j’observe déjà une grande agitation et des groupes de manifestants convergeant vers le boulevard de Magenta. Mon premier réflexe est de vérifier si des CRS sont présents, mais je n’en observe pas là où je me trouve, alors que je marche pour retrouver ma cousine sur l’avenue Magenta. J’arrive, et là je vois que l’avenue est remplie de monde dans toute sa largeur. Tout le monde, avec ou sans pancartes, chante les mêmes slogans, « siamo tutti antifascisti » ou « Macron démission ». La foule est plutôt diverse : on y retrouve toutes catégories d’âge et de milieux. Je me rends dans un supermarché afin de trouver de l’eau et des en-cas, et je retrouve ma cousine. Je rejoins ensuite avec elle le groupe, et on suit le cortège. Je sors mon appareil, mais là, déception : j’avais oublié d’y insérer une carte mémoire et donc ne pouvais pas l’utiliser… Heureusement, mon smartphone peut prendre le relais. La qualité n’est évidemment pas la même, surtout dès qu’il faut zoomer. Je cherche autour de moi un magasin où acheter une carte mémoire de secours, mais les rares commerces encore ouverts sont de petites épiceries.
Je suis le cortège qui se dirige vers la place de Clichy. Le monde et la bonne humeur générale sont vraiment entraînants, et la chance de retrouver ma cousine et ses amis permet de profiter pleinement du moment. On reprend ensemble les slogans de la foule à tue-tête. Je remarque aussi avec amusement la créativité des pancartes, montrant la détermination des participants. Bien sûr, je maudis l’absence de la carte mémoire de mon appareil photo : mon téléphone n’est pas vraiment efficace pour capturer ces instants.





Arrivant vers le bout du parcours, je consulte les réseaux pour mesurer l’impact de la manifestation. Là, stupeur : on nous montre des images de violences dans plusieurs grandes villes, notamment Lyon et Marseille, où des affrontements avec les forces de l’ordre avaient été relayés massivement. À Paris aussi, place de la République d’où était parti le cortège, beaucoup de gaz lacrymogènes avaient été lancés sur les manifestants et des heurts avaient éclaté. Sur les réseaux, les voix s’élèvent pour dénoncer les pratiques de maintien de l’ordre comme le gazage, l’usage des matraques et des LBD, les nasses et le blocage des manifestants dès le début de la marche. L’ambiance décontractée de la mobilisation tranche avec ce que je vois sur les réseaux, et avec le groupe, on décide de ne pas parcourir les derniers mètres jusqu’à la place de Clichy afin d’éviter tout goulot d’étranglement de fin de manif. Certaines personnes ont vu des images qui attestent des incursions de manifestants en direction du palais de l’Élysée. La résidence du président de la République serait désormais la cible ? Certains manifestants enhardis choisissent d’aller dans cette direction, munis de protections essentielles : sérum physiologique, masques respiratoires, cagoules et lunettes de protection. Sommes-nous désormais en état d’insurrection ?
Avec ma cousine et la majorité du groupe, on décide de quitter le cortège dans l’autre sens et on finit par s’installer pour boire un verre à Montmartre pour décompresser. Une fois le verre terminé, c’est le moment pour moi de m’en aller. Je pars avec ma cousine pour rejoindre une des lignes de métro encore ouvertes. On décide de rejoindre Château-Rouge depuis Montmartre. En chemin, on dévale les rues du quartier, avant de monter au niveau de la butte Montmartre et du Sacré-Cœur. De là, une vision spectaculaire. Si vous connaissez Paris et ce lieu en particulier, vous savez que d’ici, on a une vue sur une grande partie de la capitale, en particulier ses quartiers est. En général, c’est une vue très grandiose et vaste, idéale même pour des rendez-vous romantiques au coucher du soleil. Alors ce coucher était bien au rendez-vous, mais quelle stupeur de découvrir Paris sous d’épaisses fumées ! Le périple vers le métro s’arrête net. On devine les sources de fumées et des volutes blanches de gaz lacrymogènes qui s’élèvent en colonnes depuis les rues. On distingue notamment des panaches sombres s’élevant de ce qui semble être la place de la République, les grands boulevards et la zone centrale autour de Châtelet. Un spectacle presque digne d’une zone de guerre. Je reste fasciné par cette vision et tente tant bien que mal de la capturer avec le zoom défaillant de mon téléphone. Tout cela doit correspondre avec les heurts que j’ai pu voir auparavant sur les réseaux, et je m’inquiète de l’éventuelle tournure que pourraient prendre les événements. Des amis à moi, plus proches des lieux, m’envoient des images précises de l’événement montrant les heurts dans la rue, la fumée et même jusqu’à un magasin en feu place de la République. Je m’inquiète pour eux, mais ils ont pu quitter les lieux et rejoindre la sécurité de leur foyer. Je reste là une bonne vingtaine de minutes. Les panaches apparaissent et disparaissent au gré des feux et des gazages, quand d’autres persistent à former une brume qui survole la capitale.





Je finis par rejoindre le métro et sur le chemin du retour, je consulte les réseaux. Très vite l’emballement médiatique vis-à-vis des incidents masque l’ensemble des grandes mobilisations pacifiques. La séquence qui a suivi fut assez lourde : le gouvernement et la préfecture de police décident d’un couvre-feu dans le centre pour les jours suivants, suite aux pillages et actes de vandalisme qui ont eu lieu en marge de la manifestation. L’ambiance franchement bonne enfant du cortège laisse place à une sensation de début de guerre civile en début de soirée. Même revenu chez moi en banlieue, le bruit incessant des sirènes, et des explosions de mortier me secoue. La confirmation d’au moins un mort dans les évènements à Paris confirme la gravité de la situation.
En quittant la marche ce soir-là, j’en suis ressorti avec des sentiments ambivalents. J’ai été heureux de voir des dizaines de milliers de personnes se mobiliser, faire entendre leur voix et défendre des revendications qui dépassaient largement le seul cadre étudiant. Mais je suis également reparti avec une profonde inquiétude. Loin de répondre aux causes de la mobilisation, le pouvoir semble avoir choisi la voie de la confrontation et de la répression, avec les conséquences que cela implique. Quelques heures plus tôt, je marchais au milieu d’un boulevard Magenta rempli de monde dans une ambiance presque festive. Un peu plus tard, j’observais depuis Montmartre une capitale recouverte de fumées. C’est sans doute cette image contradictoire de ce 17 octobre, entre espoir collectif et répression brutale, qui restera le plus longtemps gravée dans ma mémoire.

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